Article des Echos du 16 juin 2009

Rotary, Lions Club : au-delà des clichés

Des cercles de notables parlant affaires plus qu’humanitaire ? Des assemblées choisies se délectant d’un rituel désuet ? Les clichés sont légion sur le Rotary, qui ouvre ce dimanche sa conférence internationale à Birmingham, comme sur le Lions Club. Pourtant, sur le terrain, les deux célèbres réseaux ont fait la preuve de leur capacité d’action au service des autres.

L’inventaire à la Prévert des actions menées par les clubs Rotary du district 1750 Bourgogne-Champagne, citées en exemple par son gouverneur, André Mesne, ce samedi d’avril à la Maison de la culture de Nevers, peut prêter à sourire : mission « gaufrettes » du club de Mâcon pour aider les malvoyants, opération « pierres précieuses » du club Dijon Toison d’Or au profit d’un orphelinat au Sri Lanka…

De même que le cérémonial désuet rythmant cette conférence de district avec, dès les premières minutes, l’écoute solennelle de « L’Hymne du Rotary ». Après les encouragements de l’émissaire envoyé par le président international du Rotary, le gouverneur félicite l’auditoire pour les fonds récoltés dans la lutte contre les maladies du cerveau, déclarée « cause nationale » : « Nous avons réalisé la deuxième meilleure performance sur 18 districts. » Salve d’applaudissements. La matinée se termine au son de « La Rotarienne » entonnée avec ferveur par le club de Pont-sur-Yonne… On peut s’y attendre : la Conférence internationale du Rotary, qui s’ouvre dimanche à Birmingham, aura elle aussi ce parfum légèrement suranné.

Pourtant, il suffit de s’immerger dans le quotidien des deux plus importants clubs services de la planète, le Rotary et le Lions, pour que l’ironie s’estompe. Au-delà du décorum un brin théâtral, de multiples initiatives caritatives, écologiques, pédagogiques, humanitaires sont prises chaque jour par 2,5 millions de fidèles dans le monde. Pour ces derniers, une action vaut mieux qu’un chèque, contrairement aux idées reçues faisant de ces assemblées des cercles de privilégiés ouvrant leur porte-monnaie pour se donner bonne conscience. Organisation d’un loto, interprétation d’une pièce de théâtre, collecte d’aliments pour bébés, gestion des appels pour le Téléthon… « On retrousse ses manches constamment. Le Lions, c’est un million d’heures de don de soi par an en France », insiste Roland Looses, président du conseil des gouverneurs 2008-2009 du Lions France.

Un certain statut social

Apolitiques et areligieux, ces cénacles chronophages fonctionnent encore très efficacement, même s’ils sont vieillissants. Ce sont des réseaux de réseaux, la plupart de leurs membres étant impliqués par ailleurs dans la vie politique ou associative, avec une coloration un peu plus élitiste pour le Rotary, son antériorité sur le Lions lui ayant permis de cibler la crème des notables.

Aucun club n’échappe à ce mélange de pragmatisme et de scoutisme, même les plus versés dans l’action professionnelle, comme le Rotary Saint-Rémi, qui tient sa réunion hebdomadaire autour d’une coupe de champagne dans un grand hôtel rémois. Très actif, ce club de 30 membres dont 4 femmes, avec une majorité de quinquagénaires, intronise ce soir-là le patron d’une grande société de services en présence de sa « marraine », Nicole Thomas-Mauro, ex-députée au Parlement européen. Après un examen de passage réussi, l’heure est venue de décorer la nouvelle recrue de l’insigne rotarien, de lui offrir diplôme, fanion du club, annuaire interne, afin de pleinement l’investir de sa mission d’ambassadeur du Rotary dans sa branche d’activité.

Au domaine seine-et-marnais des Gueules cassées, à Moussy-le-Vieux, ce jeudi est un rendez-vous important pour trois Lions Clubs du département, qui reçoivent le gouverneur du district Ile-de-France Est. Pour cette visite annuelle, chaque membre arbore son insigne à la boutonnière, symbole du réseau mais aussi d’un certain statut social. La panoplie du parfait Lions n’est d’ailleurs pas « donnée » : 335 euros la veste Mario bleu roi, 130 euros la jupe Garbo à godets… Le gouverneur, Philippe Fournier, trente-neuf ans de lionisme au compteur, porte quant à lui un collier sur lequel figurent tous les noms de ses prédécesseurs. Cet ancien gynécologue, septuagénaire alerte, est venu dresser le bilan de ses troupes.

Le dynamisme des clubs services reflète celui de leur territoire : ceux de l’ouest de la Seine-et-Marne, présents ce soir, bénéficient de la croissance démographique du département et attirent plus facilement les jeunes chefs d’entreprise tel Nicolas Bisson, contacté lors d’un forum des associations. « J’avais envie d’élargir mon horizon, je tournais en rond dans mon milieu professionnel », explique-t-il. Le dîner de gala qui clôt la soirée permet de mieux se connaître. Notaire, pharmacien, cadre, huissier de justice, ex-commissaire de police, libraire, retraité… Pour tous, le Lions constitue « une grande famille ».

Susciter de nouvelles vocations

Formidables machines à lever du cash grâce à leurs réseaux tentaculaires et à leurs fondations, le Lions et le Rotary ont aussi cette faculté de susciter un esprit de compétition pour la bonne cause. « Nous sommes des gens ordinaires qui, ensemble, réalisons des choses extraordinaires », résume André Mesne. Rotariens comme lions mettent en avant « l’ouverture d’esprit » que leur a apportée leur engagement. Mais ces réseaux philanthropiques ne sont-ils pas aussi et surtout affairistes ? La règle qui impose un seul représentant de chaque profession par club pourrait le laisser penser. La réalité est plus subtile.

Philippe Wittwer, responsable des services aux entreprises à la Chambre de commerce de Reims, s’est intéressé au Rotary parce que cela lui a permis « de plonger dans la sociologie de la ville, de dégager une grille de lecture » pour mieux percevoir les attentes et désamorcer les inimitiés. Peu à peu, les liens avec les autres rotariens sont devenus amicaux. Et cet esprit d’entraide dépasse les frontières. « Parfois, notre club est visité par des rotariens du bout du monde de passage à Reims. Ils sont alors pris en charge. » Bien sûr, au Rotary comme au Lions, on s’échange tuyaux professionnels ou pistons. « Le réseau facilite les contacts mais ce n’est pas une motivation, c’est une conséquence », précise Roland Looses. Du moins dans la plupart des cas. « Les vrais parasites sont vite repérés et éliminés », précise Dominique Potier, secrétaire et responsable du protocole du club de Saint-Rémi.

« Venir d’horizons professionnels différents contribue à l’efficacité du réseau », observe Nicole Houdret, du Lions Lille Opéra. Le terme d’affairiste la laisse perplexe, elle qui brave le mauvais temps, place Rihour, ce dimanche, pour la 12e édition de la Foire aux livres. Avec six autres clubs, Lille Opéra a collecté et trié toute l’année une trentaine de tonnes de livres afin de récupérer 35.000 euros au profit de l’enfance en difficulté. Créé en 1990 par des mères de famille militantes, alors trentenaires, Lille Opéra, un des premiers Lions Clubs 100 % féminin, a aussi à son actif un foyer pour femmes battues.

Chaque club a son autonomie, sa tonalité, ses objectifs, liés au profil de ses membres, une cotisation annuelle plus ou moins sélective, de 600 à 1.400 euros. En revanche, les « fondamentaux » sont les mêmes d’un club à l’autre et la hiérarchie « tournante », un gage de démocratie. « Une présidence annuelle évite les péchés de notabilité et fait dégonfler les têtes », remarque Philippe Fournier. Susciter de nouvelles vocations et mettre au point des « stratégies d’approche », à l’heure où le bénévolat fait de moins en moins recette, est aussi une préoccupation partagée par tous les clubs. La gent féminine représente un gisement dans lequel le Lions a su puiser plus rapidement, le Rotary ayant, lui, une longueur d’avance pour séduire les jeunes. Ainsi, au club Saint-Rémi, Dominique Potier a su mobiliser toutes ses relations pour aider les lycéens à s’orienter en leur permettant de rencontrer des professionnels : ils s’inscrivent via une plate-forme Internet proposant pas moins de 180 métiers !

Codes de conduite centenaires

Le district 1660 Ile-de-France Ouest propose, lui, un séminaire de développement personnel très complet sur douze jours. « Vous allez essayer de mieux cerner votre personnalité grâce aux travaux de Taibi Kahler, sur lesquels la Nasa s’est appuyée pour envoyer dans l’espace des astronautes aux profils « compatibles » », souligne le rotarien André Hamayon, ancien cadre dirigeant aujourd’hui consultant, devant une vingtaine d’étudiants impressionnés. Certains d’entre eux ont d’ailleurs fondé un « Rotaract », la version du club réservée aux moins de trente ans, appelée « Leo » chez les Lions.

Autant d’initiatives témoignant de l’utilité sociale des clubs services, en prise avec la réalité du terrain. Alors pourquoi restent-ils, malgré tout, englués dans des clichés réducteurs ? Nés outre-Atlantique il y a une centaine d’années, Rotary et Lions ont établi des codes de conduite qui régissent encore aujourd’hui leurs antennes du monde entier, et demeurent très empreints d’une culture américaine avec laquelle ils n’ont pris aucune distance. Peut-être est-il temps de dépoussiérer ces codes ?

« Ils renforcent notre sentiment d’appartenance », plaide Nicole Houdret, qui deviendra en 2010 gouverneur du district Nord du Lions Club, après avoir suivi une semaine de formation au siège du mouvement, aux Etats-Unis. Une « piqûre de rappel » en quelque sorte, pour une passation de pouvoir inévitablement dans les règles de l’art…

MARTINE ROBERT, Les Echos